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Le visiteur de …

Tháng Chín 8, 2012

Le visiteur de la nuit.

Laurent nous téléphone quand nous prenions notre repas du soir. Pour rien.

Robert l’invite à venir manger du riz mille fleurs (cơm chiên thập cẩm), en insistant mais sans succès.

Dehors, même si on n’est qu’au 1er décembre, un vent glacial annonce de la neige, incessamment.

Comme beaucoup de personnes d’un certain âge, de surcroît fatigués après une journée bien remplie, nous nous préparons pour aller au lit quand Laurent arrive, une grande orchidée, presque givrée à cause du froid, dans les bras, pour mon anniversaire …

Nous recevons peu de visites, encore moins la nuit.

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Le premier visiteur nocturne de mon enfance me marque toujours. Mon père. Je n’étais pas très vieille (j’avais un peu plus de deux ans, car à à partir de trois ans, j’étais “capable” d’accompagner ma mère – c’est à dire faire des routes, supporter un voyage sans être portée par un adulte – pour aller dans les maquis le voir).

Il était habillé en noir, je ne l’ai jamais vu auparavant comme cela, puis moi, dans un demi sommeil, me retrouver dans ses bras durant seulement un tic tac d’horloge, je n’avais pas réellement conscience qu’il s’agissait de mon papa, qui surgissait de nulle part et qui disparaissait comme il est venu. J’ai dû faire un rêve !

Plus tard, j’apprenais qu’il passait, avec sa “cellule”, à proximité de mon village et en a profité pour aller nous voir – une opération qui lui coûtait très cher car il devait courrir ensuite, dans le noir d’encre de la nuit, pour rattraper ses camarades – les déplacements d’un régiment ne doivent pas souffrir de retard !

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Et voilà Laurent dans ses vêtements d’hiver, de couleur sombre, qui apparaît dans l’encadrement de la porte. Soixante ans de la vie séparent les deux faits. Un flot de souvenirs m’envahit, calmement mais ardemment. Les noms de villages, surtout, se déroulent dans ma tête : Long Phú, Bến Lức, Hiệp Hòa…

Cette fois, le visiteur de la nuit est mon fils, à Beaufays.

Trois générations et je me trouve au milieu des trois dans l’histoire.

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Une semaine plus tard, à l’autre côté de ma fenêtre, les branches d’arbres sont chargées de neige à la place des feuilles et des fleurs. Un petit oiseau, sans doute tiraillé par la soif et la faim, hasarde en plein hiver.

Cây khẳng khiu trĩu đầy hoa tuyết

Con chim vàng ngơ ngác giữa mùa đông

Ces deux vers sont donc pour mon jeune visiteur de la nuit pour lui dire qu’il a des origines très lointaines et que sa mère joue le rôle de passeur.

Des états d’âme :

1. Il n’y a pas que l’oiseau dans le texte qui est tiraillé. L’homme aussi, entre différentes contraintes : physio-biologiques, sociales, psychologiques, le passé, le présent, le futur,… L’immigrant vit en plus ici et là-bas. Ce texte suit une logique humaine et non pas celle de la littérature. Le mélange entre le passé et le présent peut surprendre mais une personne âgée, nostalgique de surcroit, passe constamment de l’un à l’autre.

2. A quel âge remonte-il notre premier souvenir ? Cette question me préoccupe depuis l’époque où j’annonçais, pour les premières fois, à mes étudiants, que je lutte contre les inégalités sociales non pas depuis trois ans mais depuis l’âge de trois ans, quand mon arrière-grand-père m’interdisait de partager mes biscuits avec l’enfant d’un serviteur. Les faits vécus comme traumatisant marquent plus que les autres.

Mes enfants se souviennent de leur passé très lointain grâce aux photos et films que nous leur avons montrés. Par la suite, leur propre mémoire prend le relais. Moi-même, j’ai peu de photos de mon passé au Vietnam, encore moins de ma prime enfance, période que j’appelle lận đận (difficile, précaire, instable), …

3. L’habit noir, se déplacer la nuit, … ce sont des “caractéristiques” propres aux maquisards or mon père était bourgeois à l’époque où je suis née et il s’habillait avec des pantalons beiges, des chemises blanches, un casque colonial ou un chapeau feutre camel… Je n’ai pas reconnu mon père en tenue noire, ni cette fois là, ni lors des visites, les fois suivantes, dans le maquis et dont j’ai des souvenirs plus clairs.

4. Deux vers à la fin du texte : l’émotion s’exprime en rime et par des mots choisis – c’est cela aussi l’ambiance culturelle dans laquelle j’ai grandi. Mon arrière grand père, quand il était vraiment de bonne humeur (jadis, au Viêtnam, les états d’âme étaient très “contrôlées”, on ne les extériorisaient pas – donc, c’était très rare) déclamait à haute voix, des poèmes, seul, dans son hamac.

J’ai vécu, dans ma vie présente aussi, avec des “expressions en vers” : ma fille Anne-Lise s’improvisait “les allumettes vertes” pour exprimer sa révolte quand on “gaspillait” les allumettes de cette couleur, si rares et qu’elle collectionnait. Elle avait 9 ans.

Les sentiments forts s’expriment souvent par des modes peu habituels.

Cây khẳng khiu trĩu đầy hoa tuyết

Con chim vàng ngơ ngác giữa trời đông

Nặng tình người nhờ hai chữ cảm thông …

     Et voici la traduction pour la nouvelle membre de la famille:

                           Les branches nue chargée de neige

                           L’oiseau a l’air perdu dans cette mer blanche

                     Malgré le froid, l’homme survit grâce à l’amour

Nguyen Huynh Mai

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